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Jimmywork : Une entrevue avec Simon Sauvé

Simon Sauvé a quitté l’école pour devenir assistant monteur. Il a travaillé plusieurs années sur de nombreux longs métrages et documentaires. Promu monteur en 1996, il a ensuite monté plusieurs documentaires et séries télévisées. Après avoir rencontré Jimmy Weber pour la première fois en 1999, le tournage de Jimmywork a débuté en janvier 2000 ; il s’agit de son premier long métrage. Jimmywork peut être décrit comme étant le portrait éclectique d’un véritable crasseux. Mêlant film noir, biographie et cinéma-vérité, ce road movie frénétique débute dans le quartier du Mile-End à Montréal, avant de nous transporter éventuellement au cœur du Far-Est québécois.



Jimmy

Quel est ton background ?

J’ai fait un DEC en communications, au sein duquel j’ai pu avoir mes premières expériences de production. Même si le programme était plus orienté sur la télévision, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs personnes, dont des directeurs photos, avec lesquels j’ai travaillé par la suite sur plusieurs projets en 35mm.

Peu après, j’ai commencé un bac en études cinématographiques à l’Université de Montréal, dans lequel je m’ennuyais énormément. J’avais besoin de faire des films, de jouer avec la matière. Malheureusement, il s’agissait d’un programme très théorique. Cet aspect des études cinématographiques, qui m’intéresse beaucoup désormais, ne me disait vraiment rien à l’époque. J’ai donc quitté l’école et on m’a presque aussitôt offert un emploi comme assistant monteur.

Depuis 1996, je travaille comme monteur à la télévision. J’ai fait plusieurs séries documentaires, dont Dans les années 60, ainsi que plusieurs émissions musicales. Encore récemment, en pleine production de Jimmy, je travaillais parallèlement au montage de musicographies.

Certains de ces projets me demandent de condenser plus de 800 heures de matériels afin d’aboutir à une émission d’une heure. Ce sont justement toutes ces expériences, parfois pénibles, qui m’ont aidé lors de la réalisation de Jimmy.

À ce propos, quel est votre point de vue par rapport à Jimmy ? Contrairement à ces musicographies d’artistes assez objectives que vous mentionnez, on ressent une certaine condescendance de votre part envers Jimmy. Par exemple, dès le début du film, ce plan dans lequel Jimmy plonge dans une piscine n’est pas très flatteur… De même, vous avez inclu un segment dans lequel le grand frère de Jimmy le dénigre. Enfin, vers la fin du film, lorsque Jimmy prétend être blessé, afin de se désister d’un projet ambitieux, vous l’encouragez à réaliser le méfait.

Je crois avoir filmé Jimmy avec beaucoup de respect. Lui-même me l’a dit. Lorsque le frère de Jimmy décrit son frère comme un lâche, il ne le dénigre pas. Jimmy est comme ça. Jimmy est un gars qui parle beaucoup, qui rêve, complote, mais agit peu. Lors de cette campagne de publicité pour le rodéo, pour une fois qu’il faisait ce qu’il disait, j’ai trouvé qu’il serait intéressant de le filmer. Il est très surprenant qu’il ait réussi à se rendre jusque-là, devant la directrice du festival.

Tu ne peux pas faire un film sur quelqu’un en ne décrivant que ses qualités; il faut toujours un contre-poids. Je ne pense pas pour autant que cette démarche représente un manque de respect envers lui. En fin de compte, il n’a peut-être pas fait la campagne pour le rodéo mais il tient tout de même la vedette d’un film de 80 minutes. Il a de quoi être fier!

Néanmoins, vous admettrez que Jimmy a l’air d’un perdant dans le film …

Il est comme ça. Sa vie est malheureusement une série d’échecs. C’est un gars qui aurait voulu être écrivain, comédien… Bref, il aurait voulu devenir plein de choses. Je ne sais pas pourquoi il ne l’est pas devenu. Il faudrait lui demander. En fait, c’est quelqu’un qui a beaucoup d’idées, mais qui n’a pas de motivation. Cela n’en fait pas un perdant pour autant. Je trouve que Jimmy est une belle personne qui possède beaucoup d’imagination. L’encourager à se prendre en main à la fin du film n’est pas une attitude dénigrante de ma part. Je lui disais « est-ce que tu veux que ce que ton frère pense de toi soit vrai ? Es-tu vraiment comme ça ? ». Je pense qu’il a prouvé le contraire.

Le style de vie de Jimmy est très particulier. Il ressemble pratiquement à un antihéros de la société moderne. Est-ce l’élément qui vous a attiré à faire un film sur lui, sur cet être « crasseux », pour reprendre le terme utilisé sur le site du film ?

Jimmy est quelqu’un qui vivait près de chez moi. Je ne le connaissais pas beaucoup mais il m’a rendu quelques services au fil du temps. Un jour je lui ai offert une bouteille de rhum. Tout en buvant, il a commencé à me parler du festival western de Ste-Tite et de son projet de faire une publicité pour le festival. À cette époque je voulais faire un film sur Jimmy, mais je ne pouvais pas car je travaillais trop. Quelques mois plus tard, j’ai finalement décidé de faire le film.

Au début, je suis allé le filmer une fois par semaine chez lui, lorsqu’il faisait cuire le poulet pour la compagnie de nourriture pour chat. Je voulais aussi le suivre dans sa démarche de projet publicitaire. Avec un gars comme Jimmy, tu te demandes toujours s’il va mener le projet jusqu’au bout. Je suis sûr qu’il en aurait été capable si son projet avait été accepté.

Comme le projet de publicité a échoué, il a un peu l’image d’un antihéros dans le film. Je sais qu’il est répugnant pour certains, mais il y avait néanmoins quelque chose chez lui qui m’attirait. Je m’étais toujours demandé comment il en était arrivé là. Finalement, je ne l’ai jamais su; il n’a jamais voulu me le dire.

J’admire beaucoup Jimmy. Il faut une certaine dose de courage pour vivre ainsi dans la société telle qu’elle est aujourd’hui. Tout le monde dit « allez vite, vite; travaillez, travaillez, travaillez ». Il se situe à l’opposé de tout cela. En quelque sorte, il m’a même donné une leçon de vie. Je me sentais vraiment bien pendant que je faisais ce film-là; c’était la liberté totale. J’ai travaillé à temps plein sur le film pendant presque neuf mois, il n’y avait pas de contraintes de production ni d’échéanciers.

Est-ce que Jimmy a vu le film ? Quels ont été ses commentaires ?

Oui, il a vu le film. Il m’a remercié pour le respect dont j’ai fait preuve non seulement envers lui, mais aussi envers sa famille. Enfin, il était très touché par la dédicace à son ami Michael, qui est mort du cancer quelques mois après la fin du tournage.
Comme je le disais plus tôt, en dépit de l’échec final de ses projets, Jimmy tient quand même la vedette d’un film de 80 minutes.

Qu’en est-il des spectateurs? Jimmywork reste un film relativement difficile pour les gens qui ne sont pas habitués à ce type de construction narrative. Non seulement le sujet du film n’est pas très joyeux, mais il provoque même un certain malaise car il est impossible de distinguer le vrai du faux. On se sent inconfortable devant tout ce que Jimmy fait.

Je pense que les gens ont aimé le film, du moins d’après ce qu’ils m’ont dit. Cela me fait plaisir car Jimmywork est un film très personnel. Mis à part quelques mauvaises critiques à Toronto, je pense que les gens ont été avant tout intrigués. Il est vrai que c’est un film un peu dur à prendre. Je ne sais pas si c’est à cause de la forme ou à cause du personnage … ou des deux! D’ailleurs, Jimmywork n’a pas attiré que des cinéphiles avertis. C’est un public très diversifié qui est venu voir le film et qui a payé le 17$ pour le voir au festival de Toronto.

La réaction des gens est très positive. Plusieurs personnes m’ont posé des questions sur le film. À l’issue d’une projection à Montréal, une dame est venue me voir et m’a demandé pourquoi nous n’avions pas appelé la police après que ‘Chacha’ s’est fait blesser! Les gens qui ressortent du film sont souvent un peu déboussolés. Ils ne savent pas nécessairement comment le prendre, s’ils doivent rire ou être fâchés contre moi. [rires].

D’ailleurs, un des films présentés au festival en même temps que Jimmywork était The Art of Killing a Cat. Plusieurs activistes ont manifesté contre ce film. C’était amusant parce qu’un site web a écrit qu’au lieu de manifester contre ce film, « les gens auraient dû se rabattre sur Jimmywork, un film immonde fait par un réalisateur irresponsable qui a poussé son sujet dans le crime ». Je n’ai pas de problème avec ça [rires], ça veut dire que j’ai bien fait mon travail et que Jimmy a bien fait le sien. Mais il est vrai que la confusion qui existe dans le film entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas peut en effet causer une frustration chez certaines personnes.

ndlr : Sur le forum de discussion du site officiel du film, une personne a fait un commentaire similaire à la critique citée ci-dessus. « Selon moi, Jimmy se cherchait une raison pour ne pas continuer toute l’aventure lorsqu’il se blesse la veille du vol. S’il n’avait pas été encouragé par Simon, peut-être aurait-il renoncé et Chacha aurait-il encore un bras fonctionnel…C’est incroyable ce que quelqu’un peut faire lorsqu’il veut vendre un film. Aucune répercussion légale pour un complice comme M. Sauvé? ».

J’avais observé le même genre d’attitude à propos de Blair Witch Project. C’est un film que j’ai particulièrement aimé. En dépit des nombreuses critiques à son égard, je considère que ce film minimaliste est un chef d’œuvre du cinéma. Tu y crois, ou tu n’y crois pas; tu embarques ou tu n’embarques pas. J’ai embarqué, et ce fut un des films les plus effrayants que j’ai vus. D’ailleurs, il fait partie des facteurs qui m’ont poussé à faire Jimmywork.

Pour revenir à mon film, je suis certain que, malgré son aspect non conventionnel, il pourrait plaire à plus de gens qu’on ne croit. Je ne vois pas pourquoi des spectateurs habitués à regarder des films de Chuck Norris n’aimeraient pas ce film!

En ce qui concerne la distribution, le principal problème reste l’argent. Dans le cas de Jimmywork, les coûts d’une bonne distribution seraient bien plus élevés que les coûts de production du film. Au festival de Toronto, le film a eu droit à plusieurs visionnements réservés à l’industrie. Plusieurs personnes sont venues, mais ces gens, en particulier les membres de grosses compagnies, sont souvent intimidés par de tels films.

Revenons un instant sur la confusion que votre film engendre. Avec ce mélange tordu de réalité et de fiction, Jimmywork ne serait-il pas, un peu comme le film Series 7 : The Contender, une critique de la vague de la téléréalité qui déferle sur nos écrans ?

Non, puisque la téléréalité telle qu’elle est aujourd’hui n’existait pas vraiment lorsqu’on a commencé le film. Quand j’ai commencé à faire le film, la première saison de Survivor venait ded commencer. J’éprouve certains problèmes vis à vis la téléréalité [rires]. D’ailleurs, je ne considère pas Survivor comme étant de la téléréalité, c’est un Gameshow déguisé en pseudo-documentaire. En fait, je ne suis pas capable d’écouter ces émissions! Ils mettent dix inconnus dans un loft et créent un suspense fondé sur « est-ce qu’il va réussir à la conquérir … »; on s’en fout complètement.

Il y a également un problème de terminologie autour de mon film. Plusieurs personnes veulent apposer à Jimmywork le terme de docu-fiction. Or, d’après moi, un docu-fiction est un documentaire ennuyant de l’ONF dans lequel ils reconstituent des scènes réelles. Personnellement je n’aime pas ce type de documentaire, d’autant plus que ces films laissent souvent à désirer stylistiquement. Lorsque j’ai fait Jimmywork, je me suis éloigné le plus possible de ce style.


Series &: The Contender. Dans une émission de téléréalité hebdomadaire, six participants se voient donner des fusils et sont suivit jour et nuit par des caméras alors qu’ils essaient de se tuer.

Mais, lors du tournage, considériez-vous Jimmywork comme étant un film de fiction ou un documentaire ?

Quand je filmais, je filmais la plupart du temps un documentaire. Jimmy n’est pas un acteur, et le film n’avait pas de scénario. J’ai tourné beaucoup de matériel en espérant pouvoir créer une certaine forme narrative au montage, comme la plupart des documentaires conventionnels. Comme Jimmy est quelqu’un de très spontané, c’est lui qui a en quelque sorte écrit le film. Tout ce qu’il dit vient de lui.

Sur le plan légal, nous avons été obligés d’appeler Jimmywork une fiction à cause des assurances, mais rien n’a été scénarisé; tout ce qu’il y a dans Jimmy a été spontané.

Cela soulève justement une question importante par rapport aux documentaires contemporains. Ils sont presque autant mis en scène qu’un film de fiction. Les réalisateurs demandent aux participants de refaire leurs répliques, de refaire leurs actions en suivant certaines indications afin que cela passe mieux à la caméra, etc.

Au festival de Toronto, il y avait une rétrospective sur un réalisateur pionnier du cinéma direct. J’ai eu la chance d’aller voir deux des films. J’ai été surpris de voir à quel point ces films-là, malgré leur appartenance au cinéma dit direct, étaient eux aussi très mis en scène. Je ne dis pas cela de façon négative; ce n’est pas nécessairement un problème. Il reste quand même une grosse dose de spontanéité dans ces films. C’est un peu la même chose dans Jimmywork.

Dans la bande-annonce de Jimmywork, il y a d’ailleurs une référence à Michael Moore, qui est justement accusé par plusieurs de manipuler les faits…

Effectivement. En fait, j’aimerais savoir à quel point ses documentaires sont truqués. Je suis sûr qu’il y a plus de vrai dans Jimmywork que dans 9/11. [rires] Mais, cette référence est avant tout une farce servant à refléter l’humour propre à Jimmy. Il est très prétentieux et il joue beaucoup sur cet aspect de sa personnalité.

Votre présence constante en voix hors champ est vraiment très importante dans le film. C’est même grâce à cet outil que vous persuadez Jimmy de continuer lorsqu’il parle d’abandonner son projet.

Oui. Cependant, lors du tournage, il n’était aucunement question que je sois dans le film. Au début, mes questions et mes interventions ne faisaient même pas partie du film. Je voulais faire un film sur Jimmy. Lors du montage, j’ai réalisé qu’une narration serait nécessaire. J’ai enregistré une narration conventionnelle avec Jimmy pour faire des tests, mais elle sonnait trop didactique. C’est alors que j’ai décidé d’incorporer mes questions au lieu de laisser Jimmy narrer le film.

Étant donné que le projet était relativement abstrait, je présume qu’à ce moment il n’y avait pas de financement externe ?

Au début du projet j’étais effectivement seul, sans financement et sans maison de production. C’est plus tard que Atopia a commencé à collaborer au film. Encore aujourd’hui, j’ai de la difficulté à décrire ce qu’est Jimmywork. Comme vous le mentionnez, quand j’ai commencé le film, je ne savais pas du tout dans quoi je m’embarquais. C’était vraiment un projet très dur à décrire. À cette époque, je n’aurais pas pu avoir de financement. Même quand le projet a commencé à prendre forme concrètement, il m’a fallu attendre un an avant de recevoir moindre source de financement. L’arrivée d’Atopia a vraiment facilité le financement.

Parler de mon film m’est encore très difficile. Je ne suis pas une personne qui intellectualise ce qu’il fait. Je préfère entendre d’autres personnes parler de mon travail, il me semble qu’ils ont plus de facilité à décrire ce que je fais. C’est d’autant plus vrai pour Jimmywork, qui est un film très dur à décrire.

Jimmywork a été écrit au montage, avec l’aide de Santiago Hidalgo. Avant cette étape, j’avais une certaine idée des directions que le film allait prendre, mais c’est véritablement au montage que tout a pris forme.

Justement, Santiago Hidalgo est listé comme coscénariste du projet. A-t-il collaboré à toutes les étapes du projet ?

J’ai rencontré Santiago parce qu’on avait besoin de quelqu’un pour cataloguer les 200 heures de film. C’est d’ailleurs la seule personne qui a vu la totalité du matériel et qui sait ce qu’il y a sur toutes les cassettes. Santiago a également passé beaucoup de temps avec moi dans la salle de montage. Le projet avait contenait tellement de trajectoires possibles, d’histoires qu’on aurait pu raconter… Santiago m’a aidé à trouver l’accent principal de l’histoire qu’on voulait raconter. Comme il est très cartésien, il m’a aidé à faire du ménage dans tout le matériel qu’on avait. Même s’il n’a en fait participé qu’au montage, son rôle dans la construction du produit final a été très important.


P-A Despatis D. a écrit sur le Festival du nouveau cinema pour SYNOPTIQUE 6.

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Jimmywork est à l’affiche à Montréal depuis la mi-mai. Il sera bientôt à l’affiche sur d’autres écrans à travers le Québec. Jimmywork a gagné le grand prix au Victoria Independent Film & Video Festival et le prix du jeune public (compétition internationale) au festival Visions du Réel (Nyon, Suisse).



http://articles.synoptique.ca/jimmywork/


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