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Festival de TriBeCa : Compte Rendu
Partie #1 : Les Documentaires

14 June 2004 | 4343 words

Le festival du film de TriBeCa a été fondé par Robert DeNiro, Jane Rosenthal et Craig Hatkoff suite aux attentats du 11 septembre afin de raviver le quartier qui a été fermé plusieurs mois. Le cinéma dans lequel se déroulait la majorité des projections se trouve d’ailleurs à quelques mètres à peine de Ground Zero. En 2003, le festival a attiré plus de 350 000 personnes et a généré près de cinquante-millions de revenus pour la région du sud de Manhattan. Des quelques 3300 soumissions de films reçues cette année par le festival, près de 150 films ont été acceptés et inclus dans les diverses catégories du festival. De ce nombre, près de cinquante premières nord-américaines ou mondiales attendaient les cinéphiles et les quelques mille cinéastes présents sur place.


La première réaction des gens à qui j’ai dit que j’allais couvrir un festival de cinéma à New York était bien évidemment de me dire que j’étais chanceux et que mon séjour à New York serait des plus agréables. Mais non! Comme les réalisateurs s’entendent pour la plupart pour dire que faire des films n’est pas agréable du tout, aller à un festival de cinéma ne l’est pas non plus. Diantre! Un festival signifie pour tout critique ou pour tout cinéphile assidu une suite de dix jours infernaux. Visionnement de presse tôt le matin, dernier film tard le soir, manque de nourriture et de sommeil, etc. C’est pénible! (Eh oui!)

Pendant dix jours, alors que le soleil illumine la ville, nous sommes condamnés à voir trois, quatre, cinq ou même six films par jour dans une salle obscure sur des bancs de cinéma plus ou moins confortables—à l’exception bien entendue des luxueux fauteuils en cuir du TriBeCa Film Center où se sont déroulés quelques visionnements de presse. Un festival de cinéma représente également bien souvent une période bien stressante où l’on a 5 minutes entre deux films pour se rendre d’un cinéma à l’autre, alors qu’ils sont à 10 minutes de marche l’un de l’autre. Les festivals sont également souvent très décevants, puisque le nombre de films que l’on veut voir est largement supérieur au nombre de film que l’on peut et que l’on réussit à voir. Durant la période d’un festival, on se doit d’oublier amis, famille, actualités et nouvelles locales. Durant ces dix jours, on est donc coupé de tout le reste du monde et notre vie demeure centrée sur le festival. Après tout, quatre à six films par jours nous y attendent!

Un manque de sommeil s’en suit donc, sans compter les nombreuses fois où l’on n’a pas le temps de manger entre deux films, le stress et les déceptions ! Malgré tout, en dépit de toutes ces contraintes et de ces désagréments, l’on retourne bon an mal an aux festivals, car, comme une drogue, on ne peut s’en passer.

Bien évidemment, plus l’on vieillit, plus l’on regarde de films et par conséquent plus notre culture filmique s’accroit, moins le nombre de bons films que l’on voit est élevé. Plus notre parcours de cinéphile assidu avance, plus l’on devient biaisé envers cet étrange médium qu’est le cinéma. Donc, plus l’on voit de films, moins l’effet de surprise sera élevé et moins le risque d’être ébahi par une découverte extraordinaire, une perle rare, se fera sentir. Malgré tout, indubitablement à chaque festival, on regarde trente, quarante ou même cinquante films en dix jours dans l’espoir de trouver les quelques joyaux ensevelis sous cet amalgame de films.

Malheureusement, ce type de joyaux ne s’est pas manifesté outre mesure cette année au festival de TriBeCa. Seuls deux films de fictions se sont réellement démarqués de la masse. love collage (恋愛寫) du Japonais Yukihiko Tsutsumi et the green hat première réalisation de Fendou Liu qui a écrit le scénario pour shower (mon intérêt marqué pour les films asiatiques se trouve ici démasqué! hic). Outre ces deux films, plusieurs valaient bien évidemment le détour, mais aucun autre ne s’est réellement démarqué autant que ces deux chefs-d’œuvre qui pénètreront sûrement le sol montréalais dans l’un ou l’autre des festivals dans les prochains mois.

Les films

Les sujets des documentaires présentés cette année étaient des plus variés; la politique américaine (bush’s brain), le mariage gai (tying the knot), Hiroshima (original child bomb) et la beauté (beauty academy of kabul) pour ne nommer que ceux là.

Du côté des documentaires, c’est every mother’s son réalisé par Kelly Anderson et Tami Gold qui s’est le plus démarqué, et qui a d’ailleurs remporté le prix du public. Le festival a offert une multitude de documentaires sur des sujets d’autant plus variés. La sélection de certains documentaires semble cependant très douteuse. C’est notamment le film crazy legs conti. Très similaire au film très attendu (sic!) supersize me, ce documentaire montre la carrière de Crazy Legs Conti, champion américain dans les concours de mangeur professionnels. Le film débute lors d’un concours de vitesse où les compétiteurs doivent manger le plus de hot-dogs possibles en douze minutes. Le gagnant en a mangé cinquante! Alors spectateur à ce concours, Crazy Legs Conti commence à s’entraîner et joins par la suite les rangs d’une association de mangeurs professionnels en espérant pouvoir se qualifier pour ce concours un an plus tard. Le film le suit lors de diverses rencontres locales et de qualifications d’états menant à cette compétition très réputée de Coney Island qui est considérée comme le Super Bowl des concours de mangeurs professionnels. Afin de promouvoir la première de ce film, Crazy Legs Conti, ne reculant devant rien, a d’ailleurs décidé de manger l’équivalent de son poids en popcorn. En près de huit heures, il a mangé près de cinquante pieds cubes de pop-corn!

Le documentaire est bien fait et vaut la peine d’être vu, surtout pour découvrir les « prouesses » du corps humain. Malgré tout, et malgré le fait qu’il est parfois drôle—par exemple lorsque Crazi Legs Conti pose nu pour un cours d’art ou lorsqu’il ingère trois livres de beurre en quelques minutes à peine pour se pratiquer—la sélection d’un tel documentaire à un festival d’un tel calibre est quelque peu étrange, surtout si l’on prend en considération la qualité des autres documentaires présentés. Il est quelque peu difficile de croire que les programmateurs de la section documentaires n’ont pas reçu de meilleurs films sur des sujets disons, plus pertinents.

C’est d’ailleurs l’un des problèmes de quelques autres films. Dans certaines sections, des chefs d’œuvres internationaux sont présentés à côté de films légers ou commerciaux qui n’ont aucune profondeur. Ceci n’est pas pour dire que ces films plus légers ne valent pas la peine d’être vus, au contraire! Cependant, leur place prédominante au festival prive les spectateurs de plusieurs autres films potentiellement meilleurs. Cette division schizophrénique du festival semble mettre l’accent sur le fait que le festival, afin d’être viable, se doit d’attirer un public plus large et de masse qui s’intéresse à ce genre de film.


(a letter to true, Bruce Weber, 2004)

À l’opposé de crazy legs conti, dans la même section pourtant, on a pu voir l’excellent documentaire a letter to true. Bien que la prémisse du film puisse sembler quelque peu loufoque (un homme qui écrit une lettre à ses chiens qu’il adore) le film est des plus évocateur sur la société moderne. Ce film explore la relation qu’on a avec les animaux et il explore l’apport positif qu’ils ont sur nos vies. Lors d’une journée typique des cinq chiens du réalisateur, la caméra (vérité) suit ces chiens dans leurs activités typiques et leurs périples quotidiens. Très vite, de nombreux thèmes s’enchevêtrent à l’histoire des chiens. Dès le début du film, les chiens et leur amour inconditionnel envers leur maître, leur loyauté et leur amitié mutuelle deviennent une métaphore pour la paix et l’espoir dans le monde.

À travers un montage de musique, de nombreuses séquences où l’on voit les chiens de Bruce Weber s’amuser, une série d’images d’archives, des séquences de films et des photos que Bruce Weber a prises, ressort une très belle histoire sur l’esprit humain qui est rehaussée par une narration des plus lyriques. La narration de Weber transporte le spectateur à travers un poème visuel qui tente d’explorer la fragilité de la vie et sa beauté parfois obstruée par divers évènements que l’on voudrait pouvoir éviter.

Entrecoupés avec des plans magnifiques des chiens jouant innocemment sur la plage avec une musique des plus enivrantes, des thèmes aussi dramatiques que les attentats du 11 septembre, la guerre en Irak, la guerre du Vietnam, et le statut des immigrants illégaux sont abordés en parallèle. Sans forcer ces sujets aux spectateurs, le réalisateur leur laisse une certaine latitude et leur permet de s’asseoir, de relaxer et de regarder tout bonnement un montage d’images majestueuses sans se casser la tête outre mesure. L’équilibre entre le lyrisme des séquences où l’on voit les chiens par rapport à la dureté des thèmes abordés est des plus efficaces. Les nombreuses séquences sans narration permettent aux spectateurs de prendre un certain recul par rapport au récit et leur permettent littéralement méditer sur les questions épineuses qui sont soulevées tout au long du film. Alors que nous, pauvres humains, avons toutes ces préoccupations, ces contraintes et ces problèmes, ces chiens peuvent se permettre d’aller jouer sur la plage et même de jouer avec des éléphants… qui a dit qu’une vie de chien n’était pas intéressante?

original child bomb est né lui aussi suite aux évènements du 11 septembre et a une esthétique très similaire à celle de a letter to true. Pour sa part original child bomb se concentre sur la bombe tombée sur Hiroshima. Inspiré du poème hyponyme et combinant lui aussi images d’archives, photos, animations et dessins, ce film se veut une contemplation de la genèse de la bombe et de ses impacts sur la vie humaine et il propose une réinvention du largage de la bombe sous la perspective des victimes.

Les gens ordinaires y sont le point central, et non les experts ou les scientifiques. Le film utilise à la fois des témoignages de gens présents lors des évènements, tant les soldats que les mères et les victimes qui ont vu l’atrocité de la bombe. L’approche du documentaire est aussi très intéressante, car celui-ci apporte une nouvelle perspective en donnant la parole à de jeunes enfants et adolescents qui relatent leurs souvenirs des évènements à travers la mémoire collective de leur entourage. Ce choix est d’autant plus astucieux puisque la plupart des survivants de l’époque qui sont encore en vie aujourd’hui étaient de jeunes enfants lorsque les évènements se sont produits. « En août 1945, j’avais quatre ans et mon père était à la guerre dans la région du pacifique. Je me rappelle son retour et la parade sur Main Street. Je me souviens aussi avoir entendu quelque chose à propos d’une grosse bombe qui avait arrêté la guerre. Mais, mes parents n’ont jamais parlé de la guerre et la bombe était seulement une ombre dans mon esprit » (Mary Becker, productrice exécutive). C’est en lisant le poème original child bomb que ses souvenirs de la prise de conscience de la bombe se sont ravivés.

Becker continue en affirmant que « les autres images que je n’oublierai jamais sont celles des avions percutant les deux tours et les gens tombant des édifices lors du 11 septembre. Je me demandais comment nous aurions vécu les évènements s’il n’y avait pas eu de photographes à Manhattan ce jour-là. Est-ce que les évènements du 11 septembre auraient été aussi une simple ombre hantant nos esprits ? ». Cette absence d’évidence photographique est très marquée pour le bombardement d’Hiroshima, et c’est l’une des problématiques abordées dans le film. Quels auraient été les impacts de la bombe si les évènements avaient autant été filmés que ceux du 11 septembre ?

Ce film propose un regard nouveau sur les évènements d’Hiroshima tout en les plaçant dans une nouvelle perspective. Les entrevues de gens âgés qui ont survécu aux évènements conjuguées aux visions enfantines de jeunes enfants contemporains qui n’ont pas vécu les évènements, mais qui ironiquement en gardent un certain souvenir dans leur mémoire collective, forment un film très profond et touchant. Visuellement le film est également très beau et conjugue parfois l’atrocité de la guerre avec des dessins enfantins, ce qui ajoute une dimension supplémentaire au bombardement d’Hiroshima, une dimension dont les livres d’Histoire ne parlent pas!


(Original Child Bomb, Carey Schonegevel, 2004)

Soulevant des problématiques similaires avec une toute autre approche, le documentaire bush’s brain aborde un sujet très vif actuellement: les politiques de George W. Bush. Basé sur le livre bush’s brain: how karl rove made george w. bush presidential des journalistes James Moore et Wayne Slater, bush’s brain relate la carrière de Karl Rove et de son ascension au pouvoir américain. L’homme politique le plus influent au monde est pourtant le moins connu ! Alors que les gens pensent que Bush prend lui-même les décisions et écrit lui-même ses discours, il n’en est point. Rove est la personne qui a construit la carrière de Bush et qui est sont conseiller le plus proche. D’ailleurs, leur cohésion atteint un niveau jamais vu selon plusieurs observateurs politiques.

Le documentaire tente de soulever plusieurs questions sur le rôle de Rove dans l’univers politique américain. Est-il le premier coprésident des États-Unis ? Alors qu’il n’est que très peu connu, plusieurs se demandent l’ampleur de son influence sur les politiques nationales et internationales de Bush. L’homme qui ne défait pas ses ennemis, mais qui les détruits, est présenté à travers une série d’entrevues avec ses anciens proches collaborateurs et certains de ses anciens opposants qui lui ont fait face et qui ont bien souvent amèrement goûté à sa médecine féroces et parfois douteuse.

Le sujet qui est en sommes intéressants n’est pas représenté à sa juste valeur à l’écran. bush’s brain devient très vite répétitif et on se lasse rapidement des entrevues qui semblent toutes dire la même chose et qui n’apportent pas toujours d’éléments nouveaux. Le montage est aussi quelque peu déficient. Alors que le film est déjà très long, vers la fin, on nous propose un long détour vers le témoignage d’un père de famille qui a perdu son fils l’année dernière lorsqu’il combattait pour les forces américaines an Irak. Son témoignage est certes intéressant et est des plus poignants, cependant il n’apporte absolument rien au sujet principal et ne fait qu’étirer le documentaire déjà trop long. Le documentaire, et les problématiques qu’il soulève, risquent donc de passer pratiquement inaperçus alors que le sujet mériterait sans doute une meilleure couverture afin de présenter de façon plus adéquate Karl Rove au peuple américain. Le livre reste sans doute le meilleur choix afin de découvrir qui gouverne vraiment les États-Unis.

Un autre sujet délicat abordé par un des documentaires est le SIDA dans les origines du sida de la firme montréalaise Galafilm. Alors que certains aficionados de théories conspiratrices affirment que les services secrets américains auraient créé le SIDA, ce documentaire affirme plutôt que des scientifiques auraient causé la crise accidentellement. Sujet tabou au sein de la communauté scientifique, les personnes faisant de telles affirmations se font très vite rabrouer par celle ci qui nie bien évidemment le tout. Et si c’était vrai ?

La majeure partie du film se concentre étroitement sur les recherches du docteur Hilary Koprowski qui a été l’un des pionniers de la vaccination en créant un vaccin contre la polio dans les années cinquante. Durant la décennie qui suit, le vaccin a été donné à plus d’un million d’africains dans des colonies belges. Étrangement, les lieux où le vaccin a été testé sur les gens sont sensiblement les mêmes lieux où le VIH a tout d’abord fait son apparition. Plusieurs pensent que le vaccin provenant de tissus de singes était contaminé par le SIVcpz, ancêtre du VIH.

Le film, qui est basé en partie sur le livre the river – journey to the source of aids de Edward Hooper, dresse un portrait de la crise et des diverses recherches scientifiques de l’époque qui aurait pu contribuer à la propagation du VIH chez l’humain. Sans porter d’accusations non fondées, le documentaire présente les faits aux spectateurs qui seront libres d’en tirer leurs propres conclusions. Au niveau technique, le documentaire est très bien fait et montre les divers faces de la médaille sans avoir de partis pris biaisés. Plusieurs questions chaudes sont soulevées. Par exemple, pourquoi la communauté scientifique a-t-elle tant de réticences à faire des recherches sur les vaccins de Koprowski qui sont encore conservés ? Est-ce parce qu’ils ont peur d’apprendre la vérité et d’éclabousser la réputation d’un des pionniers de la vaccination ? Est-ce que le VIH provient réellement du vaccin de la polio ? Le débat risque de se poursuivre puisque, comme la citation de Hubert Caubergh en exergue du film l’affirme, « victories have many fathers, catastrophes are orphans ».

Alors que les évènements entourant le SIDA de nos jours fusent de part et d’autre et que les campagnes de sensibilisations se font de plus en plus agressives, alors que les nouveaux cas de SIDA ne cessent de grimper exponentiellement, le SIDA fait maintenant partie intégrante de nos vies. À preuve, il y a quelques semaines un cas d’infection du VIH sur un plateau de tournage d’un film porno a provoqué une crise majeure sans précédent dans l’industrie américaine du film porno et a forcé un moratoire de deux mois sur le tournage de nouveaux films. les origines du sida nous permet de prendre un certain recul face à tous ces évènements et tente de mettre en lumière les sources de cette crise.

Un autre sujet très controversé par les temps qui courent est le mariage gai. tying the knot débute avec des séquences d’archives de 1971 dans lesquelles un groupe activiste gai envahi de façon humoristique le Manhattan’s mariage bureau pour revendiquer le droit de se marier. C’est donc dire que les choses n’ont guère changé presque 25 ans plus tard. Bien que certains Américains fassent preuve d’une récente ouverture face au mariage entre personnes du même sexe, il serait faux de dire que la situation a bien changée!

En 1991, Mickie Mashburn mariait la policière Lois Marrero. Récemment, Lois fut tuée alors qu’elle était en patrouille. Évidemment, Mickie tente d’obtenir sa pension, qui reviendrait au conjoint. Cependant, ce droit lui est refusé alors que, pourtant, les deux femmes se sont mariées en bon éduforme près de dix ans auparavant. Aucun des 1049 droits fédéraux américains qui sont accordés aux couples hétérosexuels ne sont accordés aux couples homosexuels. Se faisant, plusieurs veufs et veuves gais et lesbiennes, incluant plusieurs qui ont perdu l’être cher lors des attentats du 11 septembre, n’ont aucun droit de parole et n’ont aucun recours en ce qui a trait à leur défunt conjoint puisqu’ils ne sont pas reconnus comme conjoint. Cette sorte d’intolérance à laquelle font faces des millions de citoyens n’est pas sans rappeler les discriminations légales de 1958 qui questionnaient la légalité du mariage interracial de Richard Loving et de Mildred Jeter.

Ravivé après les attentats du 11 septembre, ce débat fait couler beaucoup d’encre tant au Canada qu’aux États-Unis. Le documentaire est bien réalisé et réussit à maintenir notre intérêt du début à la fin. Les raisons en faveur du mariage gai sont bien présentées et les entrevues nous proposent non pas des vues de militants gais typiques que l’on a l’habitude de voir dans les médias, mais donnent plutôt la parole à des gens normaux qui revendiquent le droit de se marier comme les couples normaux, bref, des gens qui revendiquent une vie normale.

Un autre documentaire, qui a également pour thème la recherche de la vérité, est l’excellent film the man who stole my mother’s face. Deux jours avant Noël en 1988, une femme de 59 ans est violée par un jeune en Afrique du Sud. « This child turned into a monster in front of my eyes » se souvient la victime. Quatorze ans plus tard, alors que la victime ne s’en est toujours pas remise, la fille de cette dernière décide de faire rouvrir l’enquête afin que des accusations soient enfin portées. Puisqu’il était clair pour elle que, sans accusation, sa mère ne s’en remettrait jamais. La police accepte de rouvrir l’enquête, mais se verra très vite confrontée à de nombreux obstacles—dont la disparition mystérieuse du dossier d’enquête de l’époque. Comme la nouvelle enquête allait trop lentement selon la fille de la victime, après tout son cas n’était qu’un cas parmi les 1800 autres cas de viol présentement ouvert à la police de Johannesburg, elle décide d’engager un détective privé. Les enjeux soulevés par le documentaire deviennent très vites plus larges que ceux de la mère et porte à réflexion. the man who stole my mother’s face est l’un de ces films qui ne s’oublie pas de si tôt.

Les abus policiers sont quant à eux abordés dans le documentaire every mother’s son. Ce documentaire très touchant relate les histoires de trois mères ayant perdu leur fils suite à des abus de violences physiques de la part du corps policier. Alliant des entrevues de gens impliqués dans les services à la communauté, des services policiers, et même avec les mères des victimes, le film dresse le portrait de leur union pour vaincre la brutalité policière et enfin faire inculper les coupables protégés par leur statut de policier.

Les évènements du 11 septembre ont contraint les cinéastes à repenser le sujet du documentaire. Avant, il traitait de la brutalité policière de façon générique, mais suite à ces évènements ils ont décidé de faire des mères les sujets principaux en leur donnant la parole.

« Le film n’est pas simplement le fait de se plaindre contre quelques mauvais policiers. Le problème de la brutalité policière est un problème beaucoup plus large … et nous avions l’impression qu’il n’aurait pas été suffisant de faire un documentaire strictement centré sur la brutalité policière. Nous voulions approcher le sujet de façon objective et critique, mais nous voulions y ajouter un aspect humain ».

C’est donc selon leurs perspectives et leurs propres expériences que l’on les suit dans leur lutte tant personnelle que sociale afin que justice règne. C’est donc de façon bien méritée que ce documentaire a remporté le prix du public au festival de TriBeCa.

Les deux derniers documentaires qui seront abordés ici sont sur une note beaucoup plus légère, c’est-à-dire la beauté. beauty academy of kabul et cinderella of the cape flats sont deux films très intéressants pour des raisons différentes par contre. De la série Ten Years of Freedom: Films from the New South Africa qui commémore les dix premières années de liberté de l’Afrique du Sud suivant l’élection de Nelson Mandela et la fin de l’apartheid [1]. cinderella of the cape flats est un film léger sur un concours de beauté qui se tient annuellement en Afrique du Sud.

Ce concours n’est pas un concours de top modèle comme les autres, mais il s’agit plutôt un concours organisé par le syndicat des travailleuses du textile. Les femmes qui travaillent dans les usines de textile de la région peuvent porter une fois par année les robes luxueuses qu’elles confectionnent à longueur d’année. Ce film montre un contraste intéressant entre ces femmes qui ne gagnent qu’un petit salaire par rapport à la société de consommation beaucoup plus riche qui coexiste en Afrique du Sud.

On suit les personnages des premières qualifications dans une usine locale jusqu’à la finale du concours quelques mois plus tard. Les personnages sont drôles et touchants, et maintiennent notre intérêt jusqu’à la fin du film où une seule femme pourra se qualifier pour le titre tant convoité de tous!

Tandis que le film précédent aborde le concours de beauté de façon très légère, mais certes réussie, beauty academy of kabul traite du même sujet, mais en englobant pour sa part des problématiques beaucoup plus complexes. Alors que Liz Mermin était critique de l’administration Bush dans son précédent documentaire sur l’avortement beauty academy of kabul laisse voir d’un bon œil son intervention en Afghanistan après les attentats du 11 septembre.

Plusieurs femmes afghanes sont reconnaissantes envers l’administration Bush pour leur libération des talibans; « we’re happy the Americans took over and the talibans left ». Une des femmes affirme d’ailleurs que sous le régime des talibans, la position des femmes est retournée cent ans en arrière. Faisant fit des anciennes politiques du régime taliban, un groupe de femmes américaines, trois Américaines et trois Afghanes ayant fuies Kaboul il y a plusieurs années, décident d’ouvrir une école de beauté à Kaboul afin d’enseigner aux femmes l’art de la coiffure et du maquillage. Beauté sans frontières!!

La beauté et l’école de beauté ne sont qu’accessoires, car les vrais enjeux du film sont ceux concernant la libération des femmes suite à la chute du régime taliban. Plusieurs entrevues avec des élèves du salon de coiffure nous expliquent comment ces femmes ont vécu la crise et comment plusieurs ont continué d’avoir leurs propres salons de coiffure en secret.

Bien que la prémisse du documentaire laisse quelque peu à désirer (il est fort à parier que les femmes afghanes ont d’autres besoins plus urgents que des écoles de beauté), le documentaire est très bien fait et est très bien réalisé. Il n’est pas parfait certes : plusieurs interventions femmes américaines laissent grandement à désirer et montre leur manque de jugement flagrant. Outre ces scènes qui auraient dû être coupées au montage, le documentaire reste très intéressant et nous permet de voir la situation des femmes en Afghanistan à travers un autre regard.

L’école est très américaine et les techniques de coiffures enseignées sont pratiquement les mêmes que celles enseignées en Amérique. L’école et sa philosophie sont donc très américaines. À l’inverse, aussitôt que l’on sort de l’école pour suivre les élèves à leur domicile, c’est un contraste énorme qui est présenté. C’est à la fois l’Est versus l’Ouest, mais aussi le passé versus le présent.

Le film cherche à répondre à plusieurs questions ou du moins, dans l’incapacité à fournir ces réponses, en soulève plusieurs. Pourquoi ces femmes ont gardé leurs salons ouverts durant le régime taliban malgré les risques d’emprisonnement ou même de mort ? Pourquoi est-ce que les femmes afghanes continuaient à aller dans les salons de beauté avant les mariages et les processions religieuses alors que le burqa leur était imposée? Et finalement, est-ce que l’école impose le matérialisme américain ou est-ce plutôt une façon de supporter les femmes et de les laisser s’exprimer comme dans une démocratie ?

Le festival, et après ?

Évidemment, malgré le fait que la plupart de ces quelques documentaires abordés soient très bien réalisés, ils ne risquent pas d’avoir aucune diffusion massive en dehors du circuit des festivals. À moins d’avoir une touche de propagande commerciale à la Michael Moore, très rare sont les documentaires à avoir une diffusion massive sur nos écrans. Il est tout de même dommage que ces documentaires n’aient que comme seule diffusions la projections à quelques festivals et quelques diffusions à la télévision, alors que d’autres documentaires tel supersize me (un documentaire sur la stupidité humaine) ) sans but et et plus léger ont quant à eux une diffusion plus large. Comme l’affirme Liz Mermin dans une entrevue en parlant de son film sur l’avortement on hostile ground, « this topic was really controversial; it’s a really hard sell on television, advertisers don’t want to come near it, and that’s true of a lot of great topics» [2].

Outre les besoins de revenus publicitaires et les réseaux de diffusion nord-américains, les gouvernements en sont bien évidemment la cause. Alors que dans plusieurs pays européens dans lesquels les gouvernements se sont impliqués dans la diffusion numérique, le HD notamment, la place accordée au documentaire et au contenu spécialisé atteint même une proportion de six pour cent sur les écrans commerciaux. Ces projets se sont révélés de vifs succès. Non seulement ce quota de six pour cent est respecté, mais le taux d’occupation des sièges de cinéma, qui était d’environ quatre heures et demie par jour de douze heures, s’est vu considérablement augmenté. Alors que plusieurs initiatives positives sont prises pour aider la diffusion du documentaire en Europe, très peu semblent être prises au Canada pour élargir la diffusion du documentaire [3]. Alors que les grandes chaînes américaines prennent des risques avec certains films—la chaîne AMC a diffusé l’excellent film canadien d’horreur à petit budget rhinoceros eyes dans plusieurs cinémas, dont le non moins visité de Time Square—l’industrie canadienne traîne largement de la patte à cet égard. D’ailleurs, ce film de fiction n’a fait l’objet d’aucune sortie au Québec à ce jour.

Les traces des attentats du 11 septembre sont encore très présentes dans les documentaires américains. Évidemment, comme un documentaire prend généralement plusieurs années à être complété, trois voire parfois six ans, les attentats se sont produits durant la production de plusieurs des films présenté au festival cette année. Les documentaires qui ont été affectés par les attentats et ceux qui ont été conçus et produits suite aux attentats créent donc une certaine masse commune alors qu’en surface ils sont très différents. Cette masse commune laisse entrevoir le besoin d’expressions qu’ont eu les Américains après les attentats et fait foi d’une certaine cicatrice laissée sur la production de documentaires américains, cicatrice qui restera sûrement visible pour bien des années encore.

Étrangement, les films de fictions semblent être épargnés de cette marque et n’abordent pratiquement pas les attentats. Un des seuls films de fiction qui en parle est love collage, un film japonais! C’est donc dire que les deux modes de production sont très différents et réagissent différemment aux intempéries socioculturelles. Les films de fictions feront d’ailleurs l’objet de la suite de ce compte rendu du festival de TriBeCa qui sera présenté dans la prochaine édition de Synoptique.





http://articles.synoptique.ca/tribeca_doc/


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