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TEAM AMERICA

Bruno versus Bruno : Duel autour de TEAM AMERICA
(ou comment prendre très au sérieux les aventures extraordinaires d’un groupe de pantins obsédés par le sexe et la destruction du monde)


Trey Parker and Matt Stone on the set of Team America.
Photo © Copyright Paramount Pictures.

Par une belle journée d’automne, Bruno D. et Bruno C. décident d’aller se détendre aux vues. Sérieux et rigoureux, ils délibèrent longuement et choisissent enfin leur objet : team america : world police de Trey Parker et Matt Stone, créateurs de la désormais célèbre télé-série south park. Le film : un pamphlet satirique où des marionnettes de ficelles et de latex cherchent à régler le sort du monde en combattant bien sûr les terroristes et tyrans qui l’assaillent, mais aussi les pacifistes américains (ou plutôt hollywoodiens). Le tout dans une lutte à mort où la gauche et la droite en prennent chacun pour leur rhume, pendant que tous un chacun en profitent, l’instant d’un moment, pour dynamiter quelques parcelles de cette Terre dont ils cherchent à faire sens : de Paris jusqu’au Caire, en passant par le canal de Panama et le Mont Rushmore.

Bruno D. et Bruno C. sortent du cinéma pantois. Chacun prépare ses armes : le film est-il une œuvre subversive et explosive, ou un simple petit pamphlet réactionnaire faisant l’éloge du status quo? On choisit le terrain neutre et distant de l’écriture pour en débattre. Bruno C. se sent ainsi plus en sécurité.

Une critique de film par correspondance, dirions-nous? Ou bien une critique « épistolaire »? Peu importe l’épithète. Faisons-en plutôt l’expérience. Ces « Siskel and Ebert » montréalais arriveront-ils un jour à s’entendre?

Commençons :


Cher Bruno C,

Je t’écris aujourd’hui en tant qu’ami et confrère. Car à la suite de notre visionnement de la dernière et Ô combien subtile comédie des créateurs de south park, j’ai senti chez toi un certain malaise. Il est dès lors de mon devoir d’amorcer avec toi une thérapie par l’écriture qui te permettra d’exposer avec calme et retenue académique les problèmes que te pose le film.

Comme tu le sais déjà, j’ai apprécié le film. J’admets que ce type d’humour n’est pas pour tous les goûts. Or je n’avais pas autant ri au cinéma depuis un bon moment! J’ai de plus remarqué que tu as toi-même pleuré de rire à plusieurs reprises… Selon moi, le film fonctionne assez bien en tant que satire des discours médiatiques et politiques actuels. Représenter tous les débats politiques actuels aux États-Unis sous la forme d’une lutte entre acteurs de cinéma est une façon intéressante de critiquer le simplisme et l’ineptie de ces discours, Michael Moore étant selon moi aussi didactique et manipulateur que le clan Bush. La séquence finale du film, dans laquelle deux discours aussi stupides l’un que l’autre s’affrontent, est une satire pertinente d’un univers politique dans lequel le pouvoir de conviction et l’apparence extérieure l’emportent sur le contenu du discours. Après tout, le personnage principal du film est tout aussi abruti que l’est Alec Baldwin, son alter ego.

Ceci étant dit, le film me pose quelques problèmes. Je me pose de nombreuses questions quant à l’efficacité réelle de la satire/parodie. En effet, le film, même s’il se moque ouvertement des productions hollywoodiennes à la Jerry Bruckheimer, en reproduit toutes les stratégies narratives. Ce choix a deux conséquences troublantes. D’une part, le spectateur, tout en étant conscient du jeu parodique, continue de jouir de l’efficacité du spectacle présenté. La scène de sexe ou bien les nombreuses et impressionnantes scènes d’action sont de bons exemples de cette ambiguïté discursive. Bref, reproduire, mimer les procédés de films que l’on veut critiquer, est-ce une méthode critique efficace?

D’autre part, les procédés narratifs classiques du cinéma hollywoodiens suscitent l’identification au personnage principal. Cette remarque relance, je le sais, un débat qui n’est pas récent. Hitchcock démontrait déjà il y a cinquante ans l’efficacité sournoise de ces processus d’identification. Dans le cas de team america, cette identification aux personnages principaux a, je pense, des conséquences importantes lorsque vient le moment d’interpréter le film. En effet, ces stratégies cherchent à provoquer l’identification aux membres de l’équipe Team America. Ainsi, bien que les créateurs du film prétendent n’adhérer à aucune des orientations politiques qu’ils représentent, le film suscite malgré tout une identification envers les personnages représentant la droite américaine. Est-il possible de réaliser une satire sans parti pris en utilisant les procédés narratifs hollywoodiens?

J’attends avec grande impatience tes réflexions sur ce sujet.

Bruno D.


Cher Bruno D.

Je le reconnais (car de toute façon tu en étais témoin), le film m’a fait rire. Pleurer de rire même. Ceci dit, après avoir rendu à ma rate endolorie un repos bien mérité, et après avoir laissé au film le temps de germer et d’évoluer en moi, un certain arrière-goût persiste et me remonte en bouche. team america : world police est certes, par son humour éclaté et grinçant, un film séduisant. Mais il s’impose en fin de compte, malgré son vernis intempestif et subversif, comme un véritable petit cheval de Troie. Tu l’auras déjà noté, et je poursuivrai ta réflexion : peut-on réellement subvertir un système de valeur ou de pensée en répétant ou en calquant sa forme, sa structure? Peut-on essuyer de la fange avec de la vase, et espérer en bout de ligne des draps immaculés?

Il me semble en effet qu’au-delà des questions formelles, l’inefficacité ou la faillite du film appartient aussi et surtout à la structure ou à la stature idéologique qu’il prend (ou du moins qu’il feint de ne pas prendre) : celle de l’antinomie, du manichéisme, de l’opposition binaire et exclusive entre le discours belligérant et irrationnel de la droite républicaine, et celui, pacifiste et béat, de la gauche libérale. On crucifie les acteurs politiques, l’utopisme et le manque de nuance de leurs discours en exagérant leur opposition, en dynamitant pour le rendre insondable le gouffre qui les oppose ou le terrain où ils auraient pu se rejoindre. « Exit » tout troisième terme, toute zone d’ombre qui pourrait survivre en dehors de la bêtise des polarités. On fait plutôt de la bêtise un veau d’or! Les cinéastes se goinfrent de cette simplification abusive du monde et des idées qui le gouvernent, du refus (appartenant autant à George W. Bush qu’à Michael Moore) de reconnaître la complexité de la situation actuelle, et sombrent dans la facilité du cynisme, du pessimisme, du nihilisme. Leur satire fait voler les idoles en éclat sans jamais poser ou diriger notre regard ailleurs. Plutôt, on tire partout, à gauche et à droite, violemment, radicalement, sadiquement, mais pour se ré-ancrer nulle part. Pointer vers le vide. On semble vouloir dire que si le monde est dicté par la bêtise de ces discours exclusifs et aveugles, autant démissionner et rire un bon coup! Bref, team america ne m’apparaît pas comme une parodie de la simplicité des dogmes qui ramènerait à la surface du monde la complexité qu’ont besoin de dissimuler ces dogmes pour survivre. Il s’agit plutôt d’une comédie qui récupère les dogmes pour son propre profit, les tourne en dérision pour n’offrir rien d’autre en échange qu’un abandon du monde, un absentéisme politique. Du cynisme, rien de plus. Volonté de néant, nihilisme, anarchisme bête et populiste, réactionnaire et rétrograde. On ne critique pas la dichotomie, on en jouit! La critique n’est rien d’autre qu’un simple mécanisme d’abjection des acteurs politiques afin de nous épargner l’angoisse de voir en eux le Même, d’y voir un peu de nous. Des boucs émissaires, sans plus! La seule alternative au monde selon Bush (ou à celui de Marx) devient la démission du monde. Aussi bien en rire? Mais peut-on, compte tenu de la gravité de la situation politique présente, se permettre un tel cynisme? Peut-on ne pas prendre la situation au sérieux?

Malgré sa satire agressive de l’esprit belligérant états-unien, ce film est peut-être le film le plus républicain qui ait été projeté sur nos écrans cette année! Car en s’appuyant sur la structure de pensée profondément manichéenne dont l’idéologie politique de l’équipe Bush dépend, team america, même s’il dynamite « également » tout le monde, reste beaucoup plus aisément récupérable par la droite « va-t’en-guerre » que par la gauche pacifiste (dont le discours « moumoune » se fait littéralement enculé en conclusion du film). C’est là que les structures filmiques du cinéma classique hollywoodien dont tu parlais redeviennent plus qu’intéressantes. Car malgré leur idiotie, qui sont les héros de ce film? Quel point de vue le film et sa mise en scène adoptent-t-ils pendant près de deux heures? Ou pire : quels sont les seuls personnages générant la moindre sympathie dans ce film? Sûrement pas les pacifistes : tous des « fags », des « pussies », des « tapettes »! Un film neutre, désengagé, non-aligné? J’en doute…

Bruno C.


Cher Bruno C.

Où est donc passée ta célèbre retenue académique? N’oublie pas que ta rage peut te faire sombrer dans le côté obscur de la Force…

Comme toi, je ne pense pas que le film soit neutre et désengagé. Néanmoins, je n’irai pas jusqu’à dire que cette farce grossière est le film le plus réactionnaire et républicain de l’année. Tout d’abord, la critique de la politique belligérante américaine que propose le film est beaucoup trop importante pour pouvoir être « aisément récupérable par la droite ». Après tout, au-delà de la bêtise des personnages principaux et de leur incapacité flagrante de compréhension et d’infiltration des autres cultures (souviens-toi du maquillage arabisant du héros-espion…), le film soumet toutes les actions guerrières du film aux décisions manifestement très peu fondées et souvent erronées d’un ordinateur. Même si le pastiche récupérateur du discours manichéen de la droite américaine empêche, il me semble, la critique de fonctionner à fond, je te trouve un peu excessif dans ton jugement. Il est quand même indéniable que la droite en prend pour son grade. De plus, penses-tu vraiment qu’il faille prendre le discours final sur les « dicks, pussies and assholes » au sérieux? Selon toi, est-ce en fait le véritable discours des créateurs du film? Étant donné que le film baigne constamment dans un humour à plusieurs degrés (degrés qui ne sont, je te l’accorde, pas nécessairement subtiles), je ne pense pas qu’il soit possible d’interpréter les propos des personnages littéralement. Les éléments problématiques du film me semblent davantage liés au fait que cette œuvre est un pastiche humoristique. Or tout pastiche crée malgré lui un discours contradictoire. Ce que tu soulignes avec justesse dans ton texte : team america, tout en prétendant moquer les dogmes, renforce paradoxalement le discours manichéen et stéréotypé de la scène politique et culturelle actuelle. Est-ce une raison pour nier l’impact de la critique dans le film? S’il-te-plaît, Bruno, ne soit pas si excessif. Tu ne veux quand même pas devenir une nouvelle Laura Mulvey…

Si le film a une orientation politique (ou morale), celle-ci se situe probablement plus du côté du cynisme anarchiste, comme tu l’as noté toi-même. Ceci étant dit, je poursuivrai tes réflexions sur la portée ou l’utilité d’une telle démarche.

La réponse à cette question dépend en fait du rôle que l’on attribue à la satire. Bien sûr, tu as raison, les réalisateurs tirent sur tout le monde sans proposer d’alternative. Selon toi, en adoptant une attitude aussi universellement critique envers les discours actuels, ils ont la responsabilité de présenter un « troisième terme ». Je n’en suis pas si sûr. Certaines satires peuvent effectivement critiquer tout en apportant un point de vue nouveau, mais je ne pense pas que ce soit absolument nécessaire. La satire est un outil discursif que l’artiste peut utiliser afin de mettre à jour les problèmes qu’il perçoit dans le monde. Néanmoins, l’artiste n’est ni homme politique, ni spécialiste en relations étrangères. Son point de vue sur ces questions peut parfois être plus que pertinent, mais la présentation d’une idée novatrice ou alternative ne doit pas être un devoir précédant le droit d’expression. Bref, ces petits cons peuvent, selon moi, chier sur tout le monde, même s’ils n’ont rien de mieux à proposer.

Enfin, je ne crois pas que le film propose au spectateur une « démission du monde ». Bien au contraire, la critique des discours médiatiques dans le film invite le public à ne plus écouter passivement les débats actuels. Que le film n’expose pas une nouvelle forme d’engagement politique ou intellectuel ne signifie pas qu’il prône pour autant le nihilisme et l’absentéisme.

Bruno D.


Cher Bruno D.

Je ne nie pas le droit « de ces petits cons », comme tu les appelles, de déféquer sur tout le monde. Mais je pose mon droit de critiquer la mauvaise foi flagrante de leur démarche. En fait, je crois que ton raisonnement est contestable là où tu parles de « critique ». Car justement, il me semble erroné, dans ce cas-ci du moins, de poser le pastiche des cinéastes comme « critique » (des médias, des politiques dogmatiques, du patriotisme belliqueux). Mais d’abord, permets-moi une nuance. Quand je parle d’absence d’un « troisième terme », je n’implique pas que les cinéastes aient le devoir, après avoir détruit la bêtise des pôles exclusifs du débat, de nous proposer une « réponse », une « alternative viable ». Mais du moins d’en reconnaître la possibilité. En effet, l’efficacité de la critique, il me semble, dépend d’une distance à partir de laquelle le « problème » (et non sa « réponse ») peut se poser. En présence d’un tiers qui viendrait ancrer ou observer l’insuffisance des discours antinomiques, le film, déjà, ouvrirait la voix à la découverte que le monde ne peut pas être réduit à l’idiotie dogmatique – que ce soit celle d’un activisme gauchisant utopique ou celle d’un patriotisme ethnocentrique et belliqueux. Reconnaître que le monde n’est pas ou n’a pas à être ce que veulent ces acteurs politiques dogmatiques. Concéder que le monde, justement, échappe au dogme. En d’autres termes, la critique (sociale ou autre) repose sur la distance qui permet de remettre en cause les structures à partir desquelles l’opinion est posée comme « vérité » ou comme modèle.

Or Trey Parker et Matt Stone ne s’attaquent ici qu’aux faits, à l’événementiel, et non à leur insuffisance dans une perspective d’ensemble. Ils ne posent pas le problème de l’incohérence de ces discours exclusifs comme pensée du monde, plutôt ils entretiennent la bêtise de ces discours à l’intérieur d’un modèle construit et pensé par ces discours eux-mêmes. En se complaisant dans l’outrance et la démesure de ces deux discours irréconciliables, ils construisent un monde binaire et manichéen qui est autosuffisant, qui est cohérent; plutôt que de poser un troisième terme, le point de vue d’un tiers, qui viendrait en souligner l’incohérence. Là résiderait la critique. Sans cette distance, celle de la critique, le film ne fait en réalité que poursuivre et amplifier le cercle vicieux qu’entretient le discours des positions noire et blanche qu’il prétend « critiquer ».

Quant à la question de l’allégorie sexuelle entretenue par le film, ce n’est pas me recycler en nouveau puritain du XXIème siècle que d’en poser le problème. De fait, que les cinéastes adoptent ou pas l’opinion de leurs protagonistes m’importe bien peu. À la limite, ce n’est tout simplement plus pertinent. L’aspect ludique et parodique du film ne viendrait que bien lâchement et facilement excuser ou justifier la misogynie de leur humour. C’est le problème du « troisième terme », encore une fois. Car parodie ou non, le film et sa structure n’existent et ne sont fondés qu’en vertu de cette allégorisation sexuelle phallocrate qui n’est jamais critiquée mais plutôt justifiée et même légitimée par la parodie! Éloge machiste que ce petit pamphlet rétrograde, où « those who have balls », les « dicks », occupent et génèrent l’action, contre les « pussies », les « fags » (ces « faux-hommes ») associés à l’inaction, à la réaction. Qui sont les personnages les plus vils, les plus méprisables, les plus pathétiques du film? Les « fags ». Qui sont les seuls personnages générant la moindre sympathie dans ce film, et ceux dont la perspective et le point de vue dirigent la mise en scène du film? Team America et son jeune acteur, transformé en machine à tuer, qui profère le discours final et cathartique du film – son éloge du phallus comme allégorie militaire à la full metal jacket – sous les yeux éblouis de sa concubine, le « pussy » qu’il baisa allègrement et vigoureusement plus tôt dans le film. Jouissance du status quo sous le fallacieux prétexte de la de la subversion « southparkienne » du « politically correct ». La subversion et l’espace de la parodie comme caution pour pouvoir se complaire dans un humour machiste primaire et belliqueux; la subversion servant à s’enlever la culpabilité de jouir du status quo et de la misogynie. Pure démagogie! Mauvaise foi! Et encore, je n’ai pas parlé de l’anti-intellectualisme flagrant de ces deux hérauts de l’animation bon marché. Un anti-intellectualisme qui, comme toutes les antinomies – anti-américanisme, anti-sémitisme, anti-capitalisme, etc. – illustrent bien la pensée simplette et dogmatique de ses auteurs. Comment établir une critique basée sur une schématisation binaire et exclusiviste du monde? Où le monde n’est représentable qu’à l’intérieur de cette dichotomie?

Allez, perspicace Bruno D! Je te renvoie la balle. À ton tour de passer du côté obscur de la Force. (Une autre belle antinomie…).

Bruno C.


Cher Bruno C.

Manifestement, nous ne pourrons nous mettre d’accord quant à la portée idéologique de ce film. En fait, je pense que nos opinions respectives sont plus proches que tu ne sembles le croire. Comme toi, je pense que le film pose problème. Comme toi, je pense que la récupération sous forme de pastiche des modèles narratifs et discursifs préétablis encourage et renforce dans une certaine mesure ces modèles. Notre conflit semble vraiment se situer au niveau de la portée critique du pastiche. Je ne suis toujours pas convaincu que le renforcement paradoxal des modes de pensée dominants détruise toute la portée satirique ou critique du film, comme tu sembles le penser. Tu as raison d’affirmer qu’un troisième terme ou recul critique permettrait d’établir une véritable critique des discours dogmatiques actuels. L’absence de cette perspective est certes dommage, mais elle ne m’invite pourtant pas à nier en bloc le discours critique du film. Bruno, suis-je en train de tomber dans la mauvaise foi?

La suite de mon propos s’inspire de ta remarque sur l’anti-intellectualisme radical des créateurs du film. Je me suis soudainement rappelé l’essai d’Alain Finkielkraut intitulé La défaite de la pensée. Selon ce cher Alain : « Décrispé, ‘cool’, foncièrement allergique à tous les projets totalitaires, le sujet postmoderne n’est pas non plus disposé à les combattre. » En conclusion de l’ouvrage, il écrit : « Et la vie avec la pensée cède la place au face-à-face triste et dérisoire du fanatique et du zombie. » Ces mots me semblent bien résumer les problèmes que tu soulignes dans le film. Selon Alain, notre monde postmoderne aurait rejeté tous les acquis de la pensée des Lumières pour se complaire dans une société dans laquelle tout est culturel et rien ne doit être intellectuel. Nous évoluerions ainsi dans un univers sans pensée, dans lequel les plaisirs et les goûts adolescents prédominent.

Il me semble que ces propos sont une façon intéressante d’élever notre débat à un tout autre niveau. Plutôt que de continuer à argumenter sur la valeur critique du film, nous pourrions ainsi réfléchir sur team america dans le contexte culturel global décrit par Finkielkraut. Notre problème ne serait plus de comprendre comment le film fonctionne, mais plutôt pourquoi? En fin de compte, le problème du film serait-il qu’il a été fait par des « zombies », contre des « fanatiques »?

Bruno D.


Cher Bruno D.

De toute évidence, notre « joute de Titans » tire à sa fin. Dommage. Car plusieurs autres éléments de débats me brûlent les lèvres (ou plutôt le bout des doigts – forme épistolaire oblige!). D’ailleurs, j’aime bien l’image sur laquelle tu conclus ta dernière intervention : celle de cette lutte entre « zombies » et « fanatiques ». Bien sûr, il faudra (ou plutôt il faudrait, si le temps et l’espace nous en offraient le luxe) relativiser les ambitions de Finkielkraut. Le concept de « postmodernité » est certes riche lorsqu’on veut aborder et comprendre la mouvance et l’éclectisme dans la pensée contemporaine, mais il ne faudrait pas non plus tomber dans le diagnostique passéiste et prescriptif, dans le « jeunisme » ou dans une nostalgie « intellectualisante » toute académique. Mais ici je m’égare. Revenons donc à l’objet de notre débat : le film.

En effet, il semble que nos opinions ne s’excluent pas tant que ça. Ce ne seraient donc pas les prémisses de notre argument qui divergeraient, mais bien nos conclusions (ou du moins le degré de notre « désœuvrement »). Je résume ma position : Peut-on opérer une véritable critique d’un état de pensée sans d’abord diriger notre regard sur le langage et les dogmes qui le rendent possible? S’attaquer aux symptômes du problème tout en laissant intact le sol ou la mentalité qui l’autorise? En d’autres termes, si les cinéastes s’approprient les symptômes du racisme, du sexisme et du patriotisme belliqueux pour en souligner par l’humour les excès, ils le font sans jamais postuler la « défaite » de ce langage. On se donne plutôt un espace où, lâchement, il redevient possible d’en jouir. L’humour, une arme politique à deux tranchants : souvent libérateur, parfois « fascisant »… Mais soyons de « bonne foi » et reconnaissons tout de même que, indépendamment de ses qualités esthétiques ou de sa faillite politique, team america, de par la controverse qu’il suscite et l’espace qu’il occupe dans la situation politique présente, constitue un fascinant objet de débat. Parfois malsain, certes, mais toujours provocateur. C’est toujours bien ça de gagné…

Bruno C.


Photo © Copyright Paramount Pictures.




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